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Les petits princes de l’artisanat

Au diable Centrale et Polytechnique ! On peut aussi réussir avec une enclume ou un rabot. A condition d’avoir une volonté de fer et un peu de talent, comme ces maîtres de la belle ouvrage que nous vous présentons dans cette galerie de portraits.
par Carmela Vicente

 


SAVY-BERLETTE Pascal Marche, ferronnier et coutelier d’art

Ses couteaux forgés à l’ancienne sont inimitables

Sur son répondeur, le tintement du marteau sur l’enclume vous met illico dans l’ambiance. Passé la porte de son atelier, baptisé De Fer et de Feux, le maître des lieux accueille en tablier de cuir, en exhibant biceps saillants et tatouages, sous le regard bonhomme d'Odin, le toutou qui monte la garde. Avant d'être un bon commercial, Pascal Marche est d'abord un ferronnier et un coutelier surdoué, complètement accro à son métier. Ce fils de chaudronnier confie d'ailleurs qu'il a toujours été attiré par le travail du métal : « Excalibur, Conan et la chevalerie me font rêver. J’ai commencé par fabriquer des épées tellement lourdes qu’on n’arrivait pas à les soulever à deux mains ! », explique cet ancien prof de muscu. Nourri de mythologie, de recherches historiques et de littérature américaine, ce quadragénaire maîtrise la technique de l’acier sandwich et surtout celle du damas, un acier feuilleté multicouches aux superbes motifs moirés. De sa forge, basée à Savy-Berlette, près d'Arras, sortent des couteaux inimitables, forgés selon des méthodes ancestrales et dont il façonne lui-même les manches dans des bois rares, des fémurs d’autruche, ivoire de phacochère voire des os de mammouth qu'il expose dans les grands salons spécialisés, comme le Game Fair de Chambord.

Chef d'oeuvre : Ses couteaux fabriqués à partir d’une loupe d’acier fondue dans un bas fourneau, selon des techniques mérovingiennes. Débarrassé de ses impuretés, l’acier obtenu est exceptionnel.


BERNIEULLES Benoît de Bretagne, luthier

Dutronc et Le Forestier ne se passent plus de ses guitares

Dans son atelier, le palissandre de Rio cotoie le noyer, le koa flammé et l'épicéa des Apalaches. Ce sont quelques-unes des essences de bois que Benoît de Bretagne sélectionne, en fonction de leurs propriétés sonores, avant de fabriquer une guitare. Ce luthier n'en conçoit pas plus d'une douzaine par an, qu'il réalise sur-mesure pour des virtuoses de la gratte, des musiciens de la trempe d'un Thomas Dutronc ou d'un Maxime Le Forestier, deux de ses prestigieux clients. Attention, comptez au moins 4000 euros l'instrument... Autant dire qu'on ne pousse pas la porte de sa petite lutherie par hasard. Voilà sept ans que cet artisan aujourd’hui âgé de 32 ans, s'est établi dans son village de Bernieulles, dans la vallée de la Course, près de Montreuil-sur-Mer, d'où il est natif. Avant cela, ce mélomane, qui tâta du violon dès l'âge de 7 ans au conservatoire de Boulogne-sur-Mer, avait passé cinq ans en Grande-Bretagne, au Leeds College of Music puis chez un luthier du Yorkshire, pour apprendre le métier. C'est au festival de picking de Dunkerque qu'il a conquis ses premiers clients. Les salons, les “master classes“, les relations avec les musiciens, compositeurs et les critiques spécialisés qui fréquentent la côte d’Opale, mais surtout son talent, ont achevé de lui ouvrir les portes de ce petit monde d'artistes.

Chef d'oeuvre : La guitare ornée d’un portrait incrusté de Django Reinhart, qu’il termine pour Thomas Dutronc. L’intrument a été réalisé dans le pur style manouche, avec un vernis léger au tampon qui à lui seul demande deux heures de travail par jour, pendant un mois.


TOURCOING Samuel Vaz Madera, doreur

Cet ébéniste a de l'or au bout des doigts

A l’œil nu, les reliefs sculptés sur cette torchère semblent parfaits. Pourtant, Samuel Vaz Madera, 34 ans, va encore polir pendant des heures les feuillages et guirlandes qui l’ornent. C’est la phase la plus longue et délicate du travail de doreur : l’application de l’apprêt. « Une dizaine de couches successives d’un mélange de Blanc de Meudon et de colle de peau de lapin précèdent le ponçage, puis la reparure. Ensuite, on pose le bol d’Arménie, mélange de colle et d’argile rouge, le coussin de l’or. Enfin, on applique la dorure à l’eau ou à la mixtion et le brunissage à l’agathe, qui va donner le brillant au revêtement. » A l'entendre parler de son métier, on dirait un poète. Devenu doreur après ses CAP d’ébénisterie et de sculpture sur bois, Samuel a participé à ses débuts à la restauration de la cathédrale d’Auch. Il s'est ensuite exilé cinq à Paris, avant de s’installer à Tourcoing avec sa compagne, la restauratrice Sophie Déan. Antiquaires, marchands d'arts, particuliers... Dans la région, ses clients ne manquent pas. « Dans le Nord-Pas-de-Calais, il y a un patrimoine très intéressant à restaurer et du travail pour les doreurs, car nous ne somme pas très nombreux. »

Chef d'oeuvre : La restauration des boiseries du Cabinet des dépêches, l'ancienne salle des perruques de Louis XVI à Versailles. Un mois et demi de travail, ce qu’il a vu de plus beau, pour la qualité des sculptures.


CASSEL Jacques Fayolle, tapissier décorateur

Il a restauré le mobilier du château de Compiègne

Vous imaginez la vie sans canapé ? Sans lit ? Sans rideaux ? Alors, vous n’imaginez pas la vie sans tapissier-décorateur. ». CQFD ! Etabli depuis quinze ans à Cassel, au coeur des Flandres, Jacques Fayolle arbore fièrement sa médaille de meilleur ouvrier de France, qui parachève à merveille sa tenue d’apparat, avec son bâton de Compagnon du tour de France. Fervent défenseur d’un savoir-faire français reconnu dans le monde entier, ce spécialiste de l’Empire et du style Napoléon III, qui a notamment participé à la restauration du mobilier du château de Compiègne, a appris le métier très jeune. Influencé par sa mère, couturière d’ameublement, ce quinqua a débuté sa formation au début des années soixante-dix, à Amiens, et obtenu son CAP à Saint-Quentin, avant d’entreprendre son tour de France. Cet habitué des grands salons, qui travaille à la fois pour des particuliers, des antiquaires et des décorateurs a à son tour inoculé le virus à ses proches. Son épouse est aussi du métier ; l’un de ses fils, Compagnon comme lui, se trouve actuellement en Corée ; l’autre travaille à Paris, Faubourg Saint-Antoine, la mecque du meuble de luxe, tandis que sa fille, y achève sa formation avant de rejoindre l’entreprise familiale en septembre. Quelle famille !

Chef d'oeuvre : Un lot de trois fauteuils Directoire, qui lui avaient été confiés dans leur état d’origine. Ils n’avaient été touchés depuis leur fabrication, réalisée dans une période trouble qui a vu la fin des corporations et l’avènement de ce qui allait devenir l’artisanat moderne.


VILLENEUVE D'ASCQ Frédéric Thibault, tailleur de pierres

Un homme de pierre au pays des briques rouges

Tailleur et sculpteur de pierres, c’est la spécialité de ce méridional, monté de Cagnes-sur-Mer, sur la Côte d'Azur, à Paris pour étudier l’architecture. Adoubé par l'Union compagnonnique des Devoirs unis en 2004, Frédéric Thibault a suivi son épouse nordiste à Hem, près de Roubaix. Il a alors ouvert son atelier à un jet de caillou, au Musée de Plein Air de Villeneuve-d’Ascq, où il travaille désormais en association avec un autre sculpteur. C'est en restaurant de grands monuments historiques qu’il a appris la taille et la sculpture : le château d’Azay-le-Rideau, la cathédrale de Reims, Notre-Dame de Paris, Aix-en-Provence… Jolie carte de visite pour cet artisan de 35 ans. « Dans une région qui n’a pas la culture de la pierre, nous avons la chance d’avoir un beau patrimoine. Nous voulons agir dans la continuité, en formant une chaîne d’artisans qui ne laissent pas de signature visible, mais une marque de qualité. ». Comme l’ont fait ses prédécesseurs, depuis le Moyen Age, il laisse parfois une petite griffe, un message sous forme d’anecdote, gravée dans la pierre, à l’abri des regards. A moins de bien chercher...

Chef d'oeuvre : L’église Sainte-Marie Madeleine, à Lille, restaurée en 2008. Il a fallu recréer, après d’importantes recherches documentaires, la tête de Christ dorée à la feuille qui parachève le fronton. Elle avait disparu, rongée par les ans.


LAVENTIE Julien Salmon, maître verrier

Il rend les vitraux à la lumière

En ce moment, Julien Salmon ne sait plus où donner de la tête. Sa priorité, c'est la restauration complète des vitraux de l'église de Saint-Venant, petit bourg à mi-chemin d'Hazebrouck et de Béthune : seize panneaux à déposer, nettoyer et sertir à neuf, soit 100 mètres carrés de surface totale et cinq mois de travail. En octobre, le vitrailliste s'attaquera à l'édifice religieux d'Audembert, dans le Boulonnais, puis à l'église du Nouveau Monde, à La Gorgue, près de Béthune. Diplômé de l’école De Nehou, à Paris, puis formé ensuite à Limoges et Amiens, le jeune maître verrier de Laventie, près de Béthune, étonne par son assurance et son amour du métier. « J’aime participer à la conservation de vitraux parfois vieux de plusieurs siècles, marqués par des générations d’artisans. Ce sont des chefs d’œuvre que l’on ne pourrait plus réaliser aujourd’hui. », confie-t-il, ému. Il a vraiment ça dans le sang : neveu et arrière-arrière-petit-fils de vitraillers, Julien Salmon a passé le concours de l’école du verre de Paris alors qu'il avait à peine quinze ans. Installé en 2006, ce prodige a toutefois mis deux ans avant de pouvoir vivre de son activité. Il lui a suffi de serrer les dents, le temps de se faire un nom, son talent a fait le reste. Aujourd'hui, alors qu’il n’a pas trente ans, son carnet de commandes est tel qu'il a embauché un employé, issu de la même école que lui. Hyper-confiant, il envisage d'ores et déjà de créer deux autres emplois dans les deux ans. Et dès juillet, il installera son atelier dans un nouveau local, plus vaste que le précédent, toujours à Laventie.

Chef d'oeuvre : La rosace de l’église de Laventie, près de Béthune, parce que c’étaient ses vrais débuts, dans son village natal, et son œuvre la plus aboutie, au moment où il devait faire ses preuves.


TOURCOING
Sophie Déan, restauratrice de tableaux

Elle ressuscite les toiles de maîtres

Au rez-de-chaussée d’une maisonnette, Sophie Déan, 30 ans, s’affaire devant un paysage romantique du XVIIIe aux coloris flétris par les ans. La toile est effrangée par l’usure, la peinture se détache de son support, tellement dégradé qu’avant d’attaquer la face peinte, il faut traiter l’envers en profondeur : consolider les déchirures, incruster des pièces de toile pour boucher les trous, sans dénaturer l’œuvre. Il y a du boulot : comptez un mois de travail pour chacun des deux panneaux de 5 mètres carrés que la restauratrice va ressusciter. Pour Sophie, c'est la routine. Douée en dessin, cette restauratrice de tableaux d'origine Bretonne est passée par une école des Bouches-du-Rhône, spécialisée dans cette discipline. « Je trouvais les cours de la fac d’Arts plastiques trop abstraits », explique-t-elle. Quatre ans de formation et autant de stages dans des ateliers renommés de Paris ont été nécessaires pour apprendre et maîtriser les ficelles du métier. « Tous nos gestes sont réversibles, pour respecter l’œuvre originale. » A son compte depuis 2002, Sophie Péan travaille dans le Nord depuis 2005. Elle a participé, notamment, à la réparation d’un dégât des eaux sur les peintures murales et les boiseries du Théâtre de Denain.

Chef d'oeuvre : Le chantier du Parlement de Bretagne, à Rennes. Une chance unique de voir de près le plafond, peint au XVIIe, et de travailler à sa restauration après l’incendie, avec une équipe pluridisciplinaire.


LILLE
Camille Stopin, ébéniste

Ses restaurations en bois ont une santé de fer

Son trisaïeul fabriquait des meubles en 1860, du côté de Saint-Omer. La cinquième génération d’ébénistes Stopin a pignon sur rue à Lille, Place Louise-de-Bettignies depuis 1982, date à laquelle Camille, 57 ans, a repris l’affaire familiale, longtemps spécialiste du mobilier d’église. Son père l’avait envoyé dans les Vosges apprendre le métier. « Il ne voulait pas que je sois apprenti. » Le jeune Camille, qui a toujours le mini-établi fabriqué par son grand-père pour ses quatre ans, revient de l’Est rompu à l’art du plaquage et de la marqueterie, ses dadas. Il vient d’ailleurs de fabriquer un chevalet d’ébéniste sur un modèle ancien, pour les élèves qu’il envisage prochainement d’accueillir dans son atelier. « Je vais organiser des stages d’initiation à la restauration et à la marqueterie pour transmettre mon savoir-faire, car on me le demande souvent. », se délecte-t-il. Restaurateur spécialiste de l’époque Napoléon III, l’un des seuls en France à disposer d’une autorisation de travailler l’écaille de tortue, agréé par les musées de France, Camille Stopin est également l’auteur d’importantes recherches sur le mobilier régional et Grand prix départemental des métiers d’art. De son atelier sont sortis des centaines de meubles créés ou réparés avec amour, dans le respect des techniques et des matériaux.

Chef d'oeuvre : Un grand buffet-bibliothèque en érable d’Amérique, style Art nouveau, réalisé en 1994. Il l’a créé d’après Majorelle et Guimard, dans un bois très blond, presque ivoire. Il y a peu, il a été appelé pour le déménager et il a constaté avec plaisir qu’il était intact.


CONDE-SUR-ESCAUT
Gérard Bodenan, ornemantiste de toiture

Ce couvreur s’exporte jusqu’au Japon

Pour faire ce métier, il faut être capable de battre un cuivre au maillet, sculpter et repousser le métal pour créer une girouette ou un épi de faîtage, une pièce unique qui trônera à 30 mètres de haut. » Il faut aussi être humble et persévérant, comme Gérard Bodenan, couvreur de père en fils dans le Valenciennois, depuis 1962. La dinanderie, le repoussage, la ciselure, la chaudronnerie, la sculpture du plomb, du zinc, du cuivre n’ont aucun secret pour lui. Sacré meilleur ouvrier de France en couverture et en ornemantation, Compagnon, maître artisan, il a œuvré sur tous les grands chantiers lillois, la Porte de Paris, l’Hospice Comtesse, ou encore le Palais Rihour, à Lille. En 1999, année de la France au Japon, il a même exposé à Tokyo et participe chaque année à de grands salons, comme celui du Patrimoine, au Carrousel du Louvre. Désormais retraité de la couverture, Gérard Bodeman conserve à 61 ans une activité d’ornemantiste et rêve de transmettre le flambeau à un successeur qu’il formerait lui-même. Avec un prof de cette trempe, le disciple devrait être promis à un bel avenir.

Chef d'oeuvre : L'ange de la chapelle d’Estourmel, près de Caudry, une pièce de 200 kilos et 150 ans, en plomb, qui a retrouvé sa jeunesse en 1995.


DOURGES
Jean-Jacques Labaëre, restaurateur en lustrerie

Il redonne leur lustre aux plafonds des ministères

Une rumeur persistante lui attribue la paternité du lustre qui éclaire le bureau de Nicolas Sarkozy, à L’Elysée. « Nous avons fourni, en 2004, les pièces détachées pour la fabrication de spots qui éclairent de l’intérieur les lustres propriété du Mobilier national, dont celui qui éclaire le bureau du Président de la République, c’est tout », précise Jean-Jacques Labaëre, qui veut rendre à César ce qui appartient à… Jacques Chirac. Patron de l’entreprise du même nom, fondée par son père en 1952, Jean-Jacques Labaëre fait pourtant briller de mille feux les ors de la République, puisqu’il a restauré les lustres de plusieurs ministères (en ce moment, on débarbouille les angelots de celui de l’Intégration), ceux de nombreux musées, églises et châteaux, domaine public ou privé. Son atelier de restauration est installé au fond du magasin. Les petites mains aux gants blancs de quatre restaurateurs-vendeurs confirmés y réalisent des prodiges. La paille de fer ultrafine, la peau de chamois et beaucoup d’huile de coude sont les principaux ingrédients de la transformation qui s’opère sous nos yeux. Les cristaux retrouvent leur transparence, les métaux leur éclat, les installations électriques se font invisibles. Notre patrimoine le vaut bien !

Chef d'oeuvre : Le grand lustre de l’Opéra de Lille, un géant de deux tonnes et 210 ampoules, suspendu à 20 mètres du sol. Sa restauration, en 2003, a été un pari fou et réussi. C’est devenu son sésame.




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